PSYCHOTHÉRAPIES

De l’incantation comme mode de réflexion et de gestion

 

« Opinions publiques, paresses privées. » Nietzsche

 

Nous étions une trentaine, ce samedi 19 avril 2008, à Toulouse, pour réfléchir sur le phénomène des « sectes » en France. C’est peu au regard de la tâche à accomplir et c’est beaucoup devant le matraquage médiatique auquel nous sommes soumis chaque jour en France et qui altère notre jugement sur la question des groupes minoritaires. Notre société a tellement élevé la sécurité, c’est-à-dire la volonté d’être assuré contre tout, même contre la vie et contre soi-­même, au rang d’idéal, qu’il est  très difficile de rester lucide.

 

Ne nous leurrons pas, le terme de « secte » fait peur, il possède une auto-justification, à peine est-il prononcé, et l’action incessante des associations de lutte « anti-sectes » jointe à celle des parlementaires et souvent des médias donne une pseudo crédibilité ou justification à cette expression.

 

I - Du particulier … au social

 

1) Le particulier

 

« Psychanalyste depuis 40 ans, Claude David se trouve aujourd’hui en liberté conditionnelle, assigné à résidence avec interdiction de circuler en Midi-Pyrénées, de rencontrer certaines personnes et d’exercer sa profession. Cette mise à l’écart qui prend des allures de « quarantaine » signe bien le fond du débat : il y a infection ! Mais où se trouve le germe ?

Dans la psychanalyse elle-même ! Car l’instruction pose la question en ces termes :

 

 « Est-ce que la psychanalyse est une technique propre à altérer le jugement des personnes et donc relève de la loi anti-sectes ? »  

 

La psychanalyse serait accusée d’être en réalité une méthode d’influence sur les gens, qui viserait à manipuler leur esprit et leurs pensées dans le but dissimulé de leur extorquer quelque chose. Vu sous cet angle, du psychanalyste au « gourou » il n’y a qu’un pas, il est vite franchi lorsque le psychanalyste en question ne pratique pas exclusivement en cabinet privé, en ville, mais qu’il appartient au mouvement de psychothérapie et psychanalyse institutionnelle qui fait entrer la dimension du groupe dans le processus de guérison. »[1]

 

En ce sens le procès de Claude David devient emblématique car cette attaque rejoint toutes celles qui fleurissent depuis quelques années amplement relayées par les médias. La « critique » de fond peut se résumer en quelques lignes : la psychanalyse ne serait pas scientifique au contraire des sciences cognitivistes ; une cure analytique est longue au contraire des protocoles réalisés par ces nouvelles sciences du comportement qui peuvent vous délivrer d’une phobie ou d’une obsession en 10 séances !

 

En février 2004, dans une enquête de l’Inserm, on peut lire :

 

« Dans le cadre du plan santé mentale mis en place par le ministère de la Santé en 2001, la DGS a souhaité disposer d’un état de lieux de la littérature internationale sur les aspects évaluatifs de différentes approches psychothérapiques.

Pour répondre à cette demande, l’Inserm a, dans le cadre de la procédure d’expertise collective, réuni un groupe d’experts comprenant des psychiatres, psychologues, épidémiologistes et biostatisticiens... »

 

L’intention est claire dès cet avant-propos du rapport de synthèse, aucun psychothérapeute ou psychanalyste n’est sollicité pour faire partie de ce groupe d’« experts. » Continuons :

 

«  Le choix d’une mesure d’efficacité est sûrement le point méthodologique le plus important. En effet, d’une part il est nécessaire de résumer cette efficacité au moyen d’une seule variable alors que généralement l’efficacité thérapeutique comporte plusieurs facettes (intégrant notamment les effets secondaires) ; d’autre part, la définition même de cette efficacité pose souvent problème […] Quoiqu’il en soit, ces mesures doivent être validées avec précaution à l’aide d’une méthodologie adaptée, pour l’essentiel issue de la psychométrie. »[2]

 

Dans cette étude, toute psychothérapie, toute psychanalyse doit entrer dans les cadres d’évaluation « scientifiques » dont se prévalent les TCC (les thérapies cognitivistes et comportementales), mais comment mesurer et avec quels instruments, la véracité d’une parole personnelle ? 

 

En septembre 2005, paraît  le « Livre noir de la psychanalyse » dont certains médias se font  complaisamment le relais :

 

Les responsables de ce livre noir appellent le grand public et les médias à se méfier des traitements psychanalytiques. Le titre est d’ailleurs éloquent : l’expression “livre noir” renvoie à « l’existence de complots ou de massacres occultés. » L’idée de “penser sans Freud” signifie clairement que la pensée freudienne ne doit pas être enseignée puisqu’elle est une fausse science. Devons-nous rappeler qu’elle figure au programme du baccalauréat et qu’elle appartient à l’histoire de la culture occidentale ?

« Les patients sont invités à quitter leurs thérapeutes pour rejoindre ceux qui, aujourd’hui, seraient les seuls à pouvoir guérir l’humanité de ses problèmes psychiques : les thérapeutes cognitivo-comportementalistes (TCC). Cette proposition laisse entendre que la psychanalyse serait dénuée de tout savoir clinique… Les psychothérapeutes de toutes tendances sont accusés d’être les valets de la fausse science freudienne et les émules de ses représentants. Ils sont appelés à rejoindre les rangs de la véritable science (TCC) et de se détacher des freudiens obscurantistes. » [3] C’est éradiquer, supprimer complètement l’apport de Freud et de Lacan. 

Plus récemment le 11 avril 2008, le journal La Croix publiait une série d’articles, sur la psychanalyse, deux sont à relever. Le premier intitulé : « Freud et l’orgueil humain » dans lequel on peut lire : « Si Freud a tout faux, …c’est parce qu’il est fou. Cette folie est celle d’un homme atteint de mégalomanie galopante qui veut persuader les autres, comme il s’est persuadé lui-même, qu’il est un des plus grands génies que l’humanité ait connus…» Sans commentaires !

Le deuxième, d’un psychanalyste connu : « Le théâtre du dormeur », dans lequel celui-ci nous apprend que « la voie royale de l’inconscient » contrairement à ce qu’écrivait Freud n’est pas le rêve, qu’il faut interpréter, mais «  la manière dont le patient porte son corps et exprime ses sentiments sur son visage. » C’est revenir en arrière, avant la psychanalyse, avant Freud et Lacan, c’est la réapparition de la toute puissance de l’image, en lieux et places de la parole ! Félicitations Monsieur Nasio !      

 

Mais si nous remontons encore quelques années, jusqu’au 26 avril 2000,  le branle-bas de combat fut donné, d’une certaine manière, par le législateur. Monsieur Accoyer, qui reprenant des critiques issues des associations « anti-sectes », déposait une proposition de loi : « Relative à la prescription et à  la conduite des psychothérapies » où comment protéger le public contre les risques d’infiltration de ces thérapies par les sectes.[4] 

 

 

 

Exposé des motifs (extraits) :

 

 « Mesdames, Messieurs : En l’absence de disposition du code de la santé publique concernant l’usage des psychothérapies, quiconque le souhaite actuellement peut actuellement « visser sa plaque » et prétendre « soigner. »

D’une part, cette situation favorise les risques sanitaires. De trop nombreuses personnes insuffisamment qualifiées, voire non qualifiées se proclament elles-mêmes « psychothérapeutes » pouvant faire courir de graves dangers à des « patients » qui par définition sont vulnérables et risquent de voir leur détresse ou leurs pathologies aggravées. D’autre part la situation actuelle facilite l’usage détourné de ces techniques à des fins de manipulation. Ainsi, le rapport interministériel de lutte contre les sectes remis en février 2000 au Premier Ministre signale que certaines techniques psychothérapiques sont devenues un outil au service de l’infiltration sectaire et il suggère au secrétariat d’Etat à la Santé de cadrer ces pratiques. C’est la raison pour laquelle j’avais d’ores et déjà déposé le 13 octobre 99 avec 81 collègues une proposition de loi n° 1844 visant à réserver l’usage du titre de psychothérapeute à des personnes titulaires de diplômes universitaires… » 

 

Faut-il rappeler à Monsieur Accoyer que « prétendre soigner » comme avoir « la prétention de faire de la politique » fait partie avec éduquer de ces « trois métiers impossibles » dont parlait Freud en 1937[5] ? Faut-il, lui rappeler aussi, après Jacques Lacan, qu’aucun diplôme universitaire, aucun statut social ne garantit en rien le fait de devenir psychothérapeute et a fortiori psychanalyste ?      

 

Mais devant tant d’opprobres, nous sommes amenés à nous demander : qu’est-ce que la psychanalyse ?

 

Avant d’être une théorie, la psychanalyse est une « praxis » qui vise à la transformation du sujet. La cure n’est ni une technique, ni un acte chirurgical, ni un médicament mais une expérience singulière qui révèle le sujet à lui-même en lui ouvrant l’accès à toutes les dimensions cachées de sa personne, qui le met en accord avec lui-même et lui permet d’assumer son histoire en la démêlant de celle de ses parents et grands-parents, bref des avatars de l’histoire familiale, voire de fantasmes infantiles, c’est-à-dire d’actes parentaux mal symbolisés ou mal compris par l’enfant.

La psychanalyse survient après « l’avènement de La science », elle en est une conséquence logique, cela veut dire qu’elle ne « s’identifie pas complètement à la science, contrairement à ce que croyait Freud.[6] » La psychanalyse « répond aux effets de la science qui, on le sait bien, changent complètement la réalité et sa perception par le sujet. Mais ce que l’on dit moins, c’est que ces effets peuvent devenir ravageants et destructeurs pour le sujet. Le savoir de la science s’introduit dans notre réel « parce qu’il permet la production de tous ces objets qui envahissent notre quotidien, qui créent le nouveau monde que nous habitons. Dans cette situation, « la question de la vérité ultime est laissée en suspens. Descartes, le premier, avait ouvert la voie en la renvoyant vers un Dieu non trompeur [7]. »

La confusion entre besoin et désir est volontairement entretenue et ainsi se crée la société de consommation à partir de cette confusion. Comme l’a si bien démontré Jacques Ellul, juriste et théologien français, célèbre aux USA, le progrès technique loin de nous libérer de l’aliénation nous rend plus dépendant au monde extérieur que jamais et les nombreuses innovations technologiques nous incitent à la paresse et à la servitude sous prétexte de nous faciliter la vie.

 

Dans l’émission Radiophonie, Jacques Lacan aborde la question des sciences de l’homme. En substance, il affirme que si « science de l’homme » il doit y avoir, elle ne saurait se constituer qu’en fonction de la spécificité de son objet. Cet objet, c’est le sujet précisément et non pas « l’homme », par-delà les mirages d’une objectivité que Lacan n’aura de cesse de dénoncer jusqu’à définir la science comme « une idéologie de la suppression du sujet »[8].

Illustrons notre propos : la politique que mena Hitler fut servie « par des scientifiques de haut niveau, parmi lesquels un nombre impressionnant de médecins. Ceux-ci, psychiatres, biologistes, généticiens et anthropologues qui collaborèrent à l’entreprise nazie, écrit Benoît Massin, n’étaient pas des psychopathes marginaux, mais souvent les figures les plus en vue de leur communauté scientifique. Leur engagement découlait de la tradition centrale de la recherche anthropologique et biomédicale allemande depuis soixante ans. »[9] 

Le discours capitaliste actuel, qui est un des avatars appauvri du discours de la science, devient le modèle des rapports de fonctionnement entre les êtres humains et vient masquer cette question en la comblant. Faire croire aux consommateurs, que nous sommes, que le dernier gadget inventé va nous satisfaire, nous rendre heureux, tente de fermer cette question du sujet qui se signe du désir, du manque à être, d’insatisfaction, de ratage… On voudrait en finir avec l’inconscient, mais comment s’affranchir de ce gêneur qui trahit l’idéal de contrôle, de prévention, d’évaluation promu par le discours scientiste face auquel celui de la psychanalyse serait démodé. Mais comment se débarrasser des rêves, des lapsus, des répétitions, des symptômes, de cette part de l’humain qui nous échappe et nous fonde tout à la fois ?      

D’où le malaise de plus en plus grand dans nos sociétés. Il n’est pas inutile de rappeler ici la phrase de Freud dans le Malaise dans la Civilisation : « Ce qui commença par le père s’achève par la masse. » Freud, de manière prémonitoire, nous rappelle les deux extrémités de la chaîne : d’un côté le père, (remarquons rapidement que les responsables, les «gourous» auxquels s’en prend la presse et la Justice sont la plupart du temps des figures paternelles) ; de l’autre, la masse, les sondages, qui sont un exemple marquant de l’abandon d’un projet politique pour un pays. C’est l’opinion de la majorité qui devient la mesure des réformes à entreprendre et la réflexion politique a, trop souvent, pour mesure de son action, les sondages.

 

Lacan dans le Séminaire sur les Psychoses tente de définir la fonction paternelle : « La fonction être père n’est absolument pas pensable dans l’expérience humaine sans la catégorie du signifiant »[10].  La fonction paternelle n’est pas naturelle, elle ne se conçoit que du registre symbolique, c’est-à-dire de toute une trame d’histoire, d’humanité, de généalogie qui lui donne son assise et valide son existence. Autrement dit, personne ne peut être père seul, même dans sa propre famille. Reconnaissons qu’actuellement cette fonction est critiquée de tout côté et cette mise en question va de pair avec la disparition du sujet à laquelle nous amène insidieusement le discours de la science.

 

Lacan nous rappelle que la psychanalyse « est essentiellement ce qui réintroduit dans la considération scientifique, le Nom-du-Père ». Et si elle se trouve, dans ce moment de l’histoire, interrogée elle-même sur son propre devenir, Jean Claude Guillebaud[11], déclare : « […] face à l’irresponsabilité et à la bêtise qui colonisent l’air du temps, les cabinets de psychanalystes deviennent paradoxalement des lieux de résistance ; dans ces lieux, ce ne sont plus seulement les patients individuels qui viennent chercher une « guérison », c’est à travers eux la société elle-même»[12]

 

« La société actuelle ne trouve rien à redire au « manager » qui bourre le crâne de ses collaborateurs de slogans et d’objectifs de réussite. Celui-ci n’est pas inquiété, il est au service de la « bonne » cause : la cause capitaliste !

Comment comprendre alors qu’un homme d’expérience puisse travailler avec un groupe sans « diriger », sans imposer ses vues, en laissant à chacun le droit de s’exprimer et en prenant en compte la parole de tous ?

Comment comprendre qu’une telle liberté soit possible et qu’elle puisse de surcroît porter ses fruits ? Pour entendre cela, il faut sortir de la logique capitaliste et oser laisser la place à une logique humaine dont le scandale est de révéler que nous sommes asservis en masse au gourou de l’argent, « sponsorisé » depuis longtemps par un processus dans lequel l’Etat tient sa place.

Alors oui, la psychanalyse est dangereuse pour qui craint d’être libre et de poser les pieds hors des rails bétonnés prévus pour lui. On manipule moins aisément des cerveaux habitués à réfléchir par eux-mêmes.

Voilà pourquoi, par un pervers retournement des choses, c’est la psychanalyse qui se trouve aujourd’hui accusée de manipuler les gens. On oublie trop vite, que c’est de son plein gré que le sujet commence un travail analytique et qu’il peut en partir à tout moment. Aucun contrat n’est signé, tout repose sur la confiance. C’est sans doute ce qui est pris pour de l’influence et que certains s’empressent de qualifier de dérive sectaire. »[13]  

 

2) Le social

 

Toutes ces attaques contre la psychanalyse et les psychothérapies relationnelles, le destin particulier de Claude David, tout cela peut se produire maintenant dans un contexte précis dont nous allons tenter de cerner les grandes lignes. Comme nous l’ont montré les rédacteurs du CICNS dans leur travail patient d’investigation auquel ils se sont livrés, - à partir de documents d’archives, de retranscriptions des travaux de la Commission Parlementaire sur les sectes, d’interviews de chercheurs, de juristes ou de victimes, - nous avons affaire à un montage créé de toutes pièces.

 

Un exemple inquiétant éclairera notre propos. La Commission Parlementaire sur les Sectes, dirigée par Monsieur Fenech[14], interroge, en octobre 2006, des hauts fonctionnaires, Inspecteurs Généraux de l’Administration, Directeur de Service ou des Cultes (au ministère de l’Intérieur) pour connaître le nombre des dossiers qu’ils ont à traiter sur les enfants « victimes des sectes. » 

 Réponses :

-       Ministère de la Justice : 192 signalements directs ou indirects, le fonctionnaire doit insister  devant la pression des députés : « et pas un de plus ! »

-       Ministère de l’Education Nationale : 8 dossiers,

-       Ministères des Affaires Etrangères : 2 dossiers…

 

Les membres de la Commission continuent, ils s’en prennent aux Témoins de Jéhovah. Réponse des spécialistes de l’Education Nationale : « nous n’avons aucun signalement d’enfant en danger. » Question de Monsieur Fenech qui s’offusque : « Pourquoi ? » Petit sourire de son interlocuteur, Inspecteur Général : « Il nous semble qu’ils ne sont pas vraiment en danger… »

Tout ceci relevé, comme aurait pu le faire n’importe quel journaliste d’investigation consciencieux, sur La Chaîne Parlementaire, (LCP Assemblée Nationale).[15]

 

Dans le rapport présenté, deux mois plus tard, en décembre 2006, Monsieur Fenech annonce, sans sourciller, dans les différents journaux télévisés : « de 60 à 80 000 enfants sont en danger en France du fait des sectes. » Vous avez bien lu, ce n’est pas une coquille, c’est un mensonge, une manipulation délibérée !

 

Raphaël Liogier, Directeur de l’Observatoire du Religieux de l’Université d’Aix en Provence, écrit dans le Monde du 3 mars 2008 : « Tous les chercheurs, sans exception, je dis bien tous, quelles que soient leur appartenance partisane ou leurs opinions politiques, tous les spécialistes du religieux sont d’accord depuis trente ans pour dire que les listings établis par les commissions parlementaires ainsi que les prétendues enquêtes des missions interministérielles sont fantaisistes »

Fantaisiste, le mot est faible, il ajoute que les chercheurs du CNRS ou universitaires, sociologues ou juristes « sont exclus de toute discussion, et enfin accusés de trahir la République ». Pourquoi ? La réponse est évidente : ils ne cautionnent pas le discours politiquement correct !  

 

Mais pourquoi un tel mensonge ? Pourquoi un tel mépris des informations relevées sur le terrain par les observateurs des différents ministères ? Pourquoi, un Etat refuse-t-il les analyses, le travail de ses propres chercheurs, de ses universitaires, les accusant de trahison ? Pourquoi construire de toutes pièces un tel « ennemi intérieur » ?

 

Pourquoi ? Sinon pour ancrer la peur dans le cœur de chaque citoyen. Si on a peur pour ses enfants, pour sa famille, pour ses amis, pour soi-même, à quelle compromission ne va-t-on pas consentir, à quel sacrifice n’est-on pas disposé ? Benjamin Franklin écrivait vers 1780, que « chaque fois que l’on demande davantage de sécurité, on sacrifie une part de sa liberté. »  

 

Pour gouverner les humains en collectivité, la peur est un excellent système, elle empêche la réflexion, renforce la culpabilité et soumet les âmes. Mais n’oublions jamais que cela fonctionne avec notre accord, notre indifférence, voire notre participation ou notre faiblesse. Sentiments dont s’arrange très bien le pouvoir. Et comme toutes les époques de l’histoire l’ont montré, il est difficile de faire la part des fantasmes, des rumeurs et à plus forte raison d’interroger ou d’essayer de subvertir le discours ambiant. Il est beaucoup plus facile, pour un gouvernement, de dire que l’on combat les sectes que de s’attaquer aux véritables problèmes que sont la pauvreté, le chômage, les questions de l’environnement, le suicide des jeunes ou leur analphabétisation, le suicide dans les entreprises, la maltraitance sur nos aînés quand leur grand âge les rend « improductifs », etc.

 

A une question posée par des associations inquiètes des groupes minoritaires qui s’installaient sur leur territoire, relayé par un article d’un grand hebdomadaire du pays au titre accrocheur : « La Suisse : Paradis des Sectes », le gouvernement fédéral a répondu, en substance et « assez sèchement d’ailleurs que le Droit en vigueur était tout à fait suffisant »[16], pour réprimer tout manquement à l’ordre public !   

 

Répétons avec force, qu’il n’existe aucune définition juridique du mot « secte », donc, en droit, aucun mouvement ne peut être stigmatisé. Le cadre de la loi suffit, amplement, à sanctionner les délits commis par quelque personne que ce soit, sans que son mode de vie soit en même temps incriminé. Pourquoi créer une juridiction d’exception ? La France est le seul pays, en Europe, à avoir construit un tel système contre ses propres citoyens.  

 

II – Le droit et la présomption d’innocence ?

 

Et pourtant, naïvement, avant d’avoir subi le bulldozer de l’enquête policière ou de l’instruction, nous avons cru, comme beaucoup de français, en ces belles maximes inscrites dans les textes fondateurs de notre pays ou de l’Europe :

 

 « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable. »

 

Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, 1789.

 

 « Toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie. »

Article 6-2 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

 

 « Chacun a droit au respect de la présomption d’innocence »          Article 9-1 du Code Civil.

 

 « Toute personne suspectée ou poursuivie est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été établie. »                                  Article préliminaire du Code de Procédure Pénale.

 

 

Ecoutons l’analyse de Philippe Ohayon avocat spécialiste du Droit Pénal au barreau de Paris :

 

« C’est ainsi que s’ouvre le Grand Livre du Droit Positif Français. 

 

La « présomption d’innocence » trône et règne depuis des générations sur notre droit pénal, protégée par 7 gardes du corps légaux : 4 textes nationaux et 3 textes internationaux ratifiés par la France.

 

Norme suprême, quasi divine, elle ne tolère aucune exception. Si la présomption d’innocence règne dans les textes, c’est bien la présomption de culpabilité qui gouverne leur application …

Si un individu est mis en cause dans une procédure judiciaire pénale, pour le commun des mortels c’est qu’il est « très vraisemblable » qu’il soit « probablement» coupable, quant bien même cette « supposition », ce « jugement » n’est pas « fondé sur des preuves mais sur des indices. »

Si la gravité des faits reprochés est manifeste, si le rôle que l’on veut lui faire jouer dans le scénario de sa culpabilité tient et si son profil est compatible avec les accusations portées contre lui, alors cet individu sera, sauf miracle, nécessairement triplement coupable : aux yeux des enquêteurs, donc aux yeux du Parquet et donc définitivement coupable aux yeux de la justice….

Il aura fallu un miracle judiciaire pour rappeler les errances de notre justice, à Outreau : la mise hors de cause de 13 accusés sous le feu des projecteurs médiatiques. En une phrase, des affreux monstres pédophiles se sont transformés en victimes expiatoires de la monstrueuse machine judiciaire. Des innocents jetés en prisons, des enfants arrachés à leurs parents, un prévenu poussé au suicide, des vies brisées, écrasées, écrabouillées, réduites en miettes par le bulldozer de l’instruction, tout cela parce qu’elles ont eu la malchance de se trouver sur la fausse piste empruntée par la Justice.

Aujourd’hui, la justice se découvre comme une vaste usine à enfermer, où les individus sont livrés comme des matières premières à une machine judiciaire infernale dont ils ressortent manufacturés, transformés en produits finis labellisés   «coupable».

Notre pays connaît un taux de condamnation fort, proche des 90% en comparution immédiate ou après instruction. La majorité de ces condamnations confirment le réquisitoire du Procureur dans ses qualifications. La culpabilité est donc la règle, l’innocence totale ou partielle l’exception. La présomption de culpabilité, par réflexe, ne peut être que la règle et la présomption d’innocence l’exception. » [17]

 

III -  De la « secte » au discours de psychose :

 

1) De la culpabilité à l’incantation

 

Les effets de cette « présomption perverse de culpabilité » qui règne actuellement sur la justice française sont démultipliés quand retentit le mot « secte ». Citons un autre avocat Jean-Pierre Joseph : 

 

 « Aujourd’hui, devant toute juridiction, le mot secte est le mot magique qui fait plier tout le monde. Une garde d’enfant contestée ? Il suffit simplement de dire que mon conjoint fait partie d’une secte, le mot magique est lancé. Il est même inutile à l’accusé de se justifier, soit en disant que c’est faux, soit que le groupe auquel il appartient n’a rien d’une secte. Tout se passe comme s’il était déjà frappé à mort…

 

Et c’est ainsi que de nombreux jugements ont été rendus, en toutes matières : correctionnelle, droit de la famille, etc, se référant soit à des reportages de télévision truqués, soit au rapport parlementaire alors que le ministère de l’Intérieur récemment a été contraint de déclarer que ce rapport n’avait aucun effet juridique.

La “sectophobie” atteint la quasi totalité des juristes, même des avocats, traditionnellement défenseurs des libertés individuelles, qui, dès que l’on prononce le mot secte se mettent à réciter par cœur, comme s’ils psalmodiaient un cantique, les mêmes formules : manipulation mentale, détournement d’argent, etc. »[18]

 

2) De l’incantation comme « discours psychotique » 

Notons la réflexion désabusée d’un avocat au sortir d’une confrontation : « ce sont les accusations, d’anciens participants, qui transforment un groupe ou une association en secte ». Franchissons un pas de plus, car dans le même temps c’est le qualificatif de secte qui valide ces mêmes accusations qui n’ont dès lors plus besoin d’être démontrées. Il y a, donc, auto fondation réciproque ! C’est un discours circulaire qui rend « fou », avec le même mécanisme à l’œuvre que dans la psychose. Reconnaître que je suis malade ou le nier ; admettre être dans une secte ou le contester, dans tous les cas je suis irresponsable et tous les moyens sont justifiés pour me ramener à la « raison », puisque « c’est pour mon bien ». Aucun tiers, aucune transcendance ne peut me sortir de cette nasse… A partir du moment ou les accusations de « secte », de « gourou » sont proférées, nous passons dans l’irrationnel, les accusations deviennent « vraies » parce que prononcées, elles s’auto-alimentent ! 

 

Les conséquences sont redoutables ; les plaignants changent de statut, ils se transforment soudainement en « victimes », objet de toutes les attentions, de toutes les compassions, leurs paroles deviennent « vérités » sans vérifications. Les adhérents de la « secte », à l’inverse, n’ont plus droit à la parole, de toutes les façons « on ne peut pas dialoguer avec eux. » Dès lors, tout est joué, le piège s’est refermé. Pour l’instruction, les médias, les associations « anti-sectes », tout est permis et licite y compris le mensonge, pour combattre ceux qui sont sous « influence ».[19]

 

C’est exagéré ? Prenons le temps d’écouter, un représentant de cette pratique, Monsieur Fenech interrogé, à FR3 en août 2006, qui déclare, à propos de la Commission Parlementaire sur les Sectes, avec un ton lénifiant et condescendant[20] :

« Nous avons respecté totalement le contradictoire, nous avons adressé des questionnaires à toutes les communautés concernées, elles ont eu tout le loisir de nous répondre, tout est bien clair. »

 

Question de la présentatrice : « Donc, concernant les témoins de Jéhovah, contrairement à ce qu’ils disent, vous avez discuté avec eux, vous les avez entendus ? »     

 

Réponse : « Mais on ne discute pas avec des communautés sectaires, on prend acte de leurs actes, lorsqu’ils franchissent la ligne jaune, c’est-à-dire la loi républicaine…  »

 

L’extrait de l’interview s’arrête là, nous ne saurons pas ce qui nous attend quand nous franchissons la ligne jaune … ou le sous-entendu est-il suffisant ? 

 

Remarquons au passage que :

 

1-    Le mot secte n’ayant pas de définition juridique, au mieux Monsieur Fenech ne sait pas de quoi il parle, au pire il joue sur une peur fantasmatique qui se nourrit et se grossit de la rumeur et qui a pour but d’empêcher toute réflexion.

2-    Il se contredit d’une phrase à l’autre : où se trouve le soi-disant respect du contradictoire, puisqu’on ne peut parler avec ces « gens-là » ?

3-    Monsieur Fenech crée une sous race, il y a les bons citoyens et les autres ceux qui font partie des sectes et pour lesquels il n’existe plus aucun droit, puisqu’ils ont franchi la « ligne jaune !». Mais quelle est cette ligne « jaune » ? Celle de choisir son mode de vie ? D’autres parlementaires lui font écho : « Avec les sectes, la courtoisie n’est pas de mise, il faut les prendre par surprise. »[21]  C’est un vocabulaire dont se servent les forces armées pour combattre un ennemi !      

 

Et pourtant, des juristes, des magistrats et même un ancien ministre, Monsieur Badinter, s’élèvent actuellement contre la dérive « victimaire » du droit français. Il suffit de se dire « victime » pour avoir raison auprès de la police comme de la justice et d’être soutenu sans réserve par des associations de défense et les médias.

 

Ce contexte résume ce qui se passe aujourd’hui en France. Et ce qui arrive à Claude David peut arriver demain à chacun d’entre-nous.

 

Pour conclure

La « communauté » fondée par Claude David et ses amis est une association Loi 1901, dont les membres partagent une même vision de l’homme ou plus exactement un axe de travail, l’articulation de la foi et de la psychanalyse, en articulant la spécificité des deux dimensions. Ce vecteur de recherche et de partage est issu concrètement d’un travail de plus de 20 ans avec des malades mentaux et de la confrontation avec cette limite de la liberté de l’homme qu’est la folie : « et l’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté. » Jacques Lacan 

 

Ils partagent aussi une résidence ou chacun a un appartement dans lequel il peut recevoir sa famille, ses amis. Tous les enfants sont scolarisés : de la maternelle à l’université en passant par le collège ou le lycée et tous les adultes travaillent à Toulouse ou Castres voire Bordeaux ou Paris. Où se trouve l’enfermement qui leur est reproché ? Si une association comme celle-là peut être traitée de « secte », alors n’importe quel groupe risque d’être affublé de ce vocable infamant un jour ou l’autre.

Les conséquences des attaques que Claude David et ses amis subissent depuis un an ne cessent pas. Bien que les accusations tombent les unes après les autres comme peau de chagrin cela ne change pas ni la nature, ni l’orientation de l’instruction qui continue toujours à charge.  

Nous ne parlerons pas des deux enfants retirés brutalement à leur mère, ni des enquêtes sociales demandées sur tous les enfants qui avaient fréquenté Claude David et qui de ce simple fait étaient, potentiellement, en « danger. » Trois des enquêtes sur quatre sont terminées, elles se concluent par des non-lieux. Les enfants qui sont restés avec leurs parents dans le cadre de l’association, se montrent « plutôt équilibrés », indiquent les différents rapports d’enquête !

 

Nous ne parlerons pas non plus des enquêtes fiscales sur les individus ou sur les différentes associations, ni des appels orientés vers les employeurs, leur disant de se méfier, ni de l’interdiction faite à la troupe de théâtre de représenter la pièce « Le Visiteur » d’Eric-Emmanuel Schmitt suite à une dénonciation anonyme, ni du non-renouvellement d’un bail professionnel qui met en danger dans leurs activités professionnelles les psychanalystes ou psychothérapeutes qui font référence à Claude David, ni de la perte de clients, ni du boycott larvé concernant les enfants dans les écoles, ni des invitations qui ne se font plus …

 

Nous ne parlerons toujours pas de la lutte menée contre les organes de presse : TF1, FR3, la Dépêche du Midi, le Parisien et qui se continue, maintenant, en appel. 

 

De quoi s’agit-il, sinon de faire taire des gens qui dérangent et en particulier Claude David qui est psychanalyste ? Alors ne nous y trompons pas : son procès ne concerne pas tant celui de l’homme que ce qu’il représente : une certaine vision de l’humain qui apparaît désuète à tous ceux qui veulent gérer, asservir l’homme et qui veulent lui enlever toute responsabilité dans ses choix, son devenir.  

La question sur la psychanalyse, posée par la procédure en cours est effrayante, dans sa méconnaissance perverse et ses conséquences.

Allons-nous nous lever pour dire que la psychanalyse n’est pas un outil d’asservissement et de mise au pas de l’être humain ?

Allons-nous nous élever contre l’arbitraire et les amalgames de notre époque ?  Pouvons-nous continuer comme « si nous ne savions pas » ?

 

A cette question une seule réponse, ne pas donner notre consentement. Dans le déroulement d’une psychanalyse, il est des moments où il ne faut pas céder, où il faut dire non à ses fantasmes, à son désir inconscient et rassurant de la toute puissance maternelle, pour accepter le relatif de la vie, du manque, le risque de la rencontre, de l’amour. Comme le répète Freud, cela se fait dans l’après-coup et si la psychanalyse exerce son travail « en intention et en extension », comme le rappelle Lacan, sur le divan et dans les processus familiaux et sociaux, alors le mouvement à opérer est le même : dire non au « discours courant »[22], au discours de mort de notre époque, au discours de la toute puissance sécuritaire.   

 

Concrètement, sortons du silence, de l’anonymat, de la solitude, de la peur. Formons un réseau solidaire.

 

«  Chaque fois que des êtres humains endurent souffrances et humiliations, prenez parti.

 La neutralité aide l’oppresseur, jamais l’opprimé.

Le silence encourage le tortionnaire, jamais la victime.

 

Elie Wiesel – Prix Nobel de la Paix, ancien déporté.

Toulouse le 1er mai 08

Guy Delaunay

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Notes

[1] D’après Sabine Rostaing, Psychanalyste

 

[2] C’est nous qui soulignons

 

[3] D’après Elizabeth Roudinesco. Extraits

 

[4] C’est nous qui soulignons.

 

[5] In « Analyse terminée et analyse interminable »

 

[6] Jacques Lacan

 

[7]  Pour plus de développements lire « Au-delà du complexe d’Œdipe. Editions Anthropos de Michel Lapeyre auquel nous avons emprunté quelques développements.

 

[8]  Lacan : Radiophonie in Scilicet 2/3. Seuil, 1970, p. 89.

 

[9] Cité par Elizabeth Roudinesco in Le patient, le thérapeute et l’Etat. Editions Fayard 2004, p. 40

 

[10]  Séminaire Livre III, Les Psychoses, page 329, Seuil 1981.

 

[11]  In « La psychanalyse peut-elle guérir ? » Ouvrage collectif – septembre 2005

 

[12] Sur cette question de la psychanalyse, lire : « Haro sur la psychanalyse ! » sur www.arefppi.fr. Guy Delaunay - Juin 2007

 

[13] D’après Sabine Rostaing, psychanalyste

 

[14] Ancien magistrat, condamné pour « injures raciales » en 1998. Député du Rhône depuis 2002, réélu en 2007 il se voit invalidé par le Conseil Constitutionnel et inéligible pour un an pour infractions sur ses comptes de campagne. 

 

[15] Toutes ces informations sont accessibles sur le site www.cicns.net et plus particulièrement à travers deux films que cette association propose : « 120 minutes pour la liberté spirituelle ». 

 

[16] Cf. l’intervention du Pasteur Jean-Claude Basset, texte du colloque du CICNS, septembre 2007. p.34

 

[17] Extraits de « Ci-gît la présomption d’innocence. » Février 2007. C’est nous qui soulignons.

 

[18] Jean-Pierre Joseph, avocat. Extraits de : « Pour gagner un procès, le mot magique : Secte ». 

 

[19] Pour tous ceux qui auraient un doute, il faut lire la prose du CCMM (Centre contre les Manipulations Mentales), fondé par Roger Ikor.

 

[20] Cf les disques du CICNS, déjà cités, partie 2

 

[21] Cf les disques du CICNS, déjà cités, partie 2

 

[22] Expression de Jacques Lacan

 

 

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LETTRE OUVERTE A BERNARD ACCOYER, Président de l’Assemblée Nationale, le 21 avril 2008

M Bernard Accoyer, Président de l’Assemblée Nationale

                     126, Rue de l’Université - 75 355 Paris 07  SP

Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale,

Votre récente proposition de loiainsi que vos déclarations publiques au journal La Croix du 2 avril 2008nous amène à réagir vivement. Les points suivants nous semblent particulièrement inquiétants :

 

La proposition de loi dont vous êtes l’auteur est une loi d’exception, qui vise à mettre les personnes qui témoignent devant les commissions d’enquête parlementaire à l’abri du droit commun de la République.

 

En effet, votre proposition a pour objet d’empêcher toute poursuite à l’égard de ces personnes en cas de diffamation, d’injure ou d’outrage. Pourquoi une telle défiance vis-à-vis du système judiciaire ? Car enfin, pour que de telles poursuites aient une chance d’aboutir, le caractère diffamatoire, injurieux ou outrageant devrait être établi par un juge. Dire la vérité sur une expérience vécue ne tombe, à ma connaissance, sous le coup d’aucune loi.

Que les « Boulogneboys » ne s’inquiètent pas : s’ils sont interdits de stade, ils pourraient bientôt déployer leurs banderoles anti-Ch’tis dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale … en toute impunité, pour peu qu’ils viennent témoigner devant une commission d’enquête parlementaire sur les disparités régionales.

Les chiffres que vous annoncez relèvent de la désinformation et d’une tentative de  manipulation de l’opinion publique!

Vous  « pensez », dites-vous, qu’il y a des centaines de milliers de victimes de groupes sectaires en France. Ces estimations fantasmagoriques sont en totale contradiction avec les chiffres officiels recensés par différents Ministères et par les administrations concernées, dont les représentants ont déposé dans votre Assemblée, devant une commission d’enquête parlementaire, en décembre dernier. Nous vous rappelons ci-dessous quelques extraits de ces témoignages :

« Nous nous sommes aperçus qu’elle [la problématique sectaire] était très marginale. » Audition de Mme Sancy, Directeur de la Protection judiciaire de la Jeunesse, Ministère de la Justice - 3 octobre 2006 

 « Durant l’année scolaire écoulée, les inspecteurs d’académie ou les recteurs ont procédé à 19 000 signalements aux procureurs de la République […]. Lorsque nous avons demandé aux inspecteurs d’académie quels étaient, parmi ces enfants en danger, ceux qui l’étaient à cause de mouvements sectaires, ils nous ont répondu qu’il y en avait 8. »

Audition de M. Jean-Yves Dupuis, Inspecteur Général, Ministère de l’Education nationale –  10 octobre 2006

« En vue de cette audition, j’ai demandé aux préfectures de recenser, sur les 3 dernières années, les incidents liés à la transfusion. Il est remonté un petit nombre d’incidents, souvent réglés par la discussion. Aucun incident  mettant en cause des enfants ou un pronostic vital n’a été relevé. »

Audition de M. Didier Leschi, Chef du Bureau central des cultes, Ministère de l’Intérieur – 17 octobre 2006

« Dans ce vaste ensemble, je n’ai  trouvé trace que de 2 cas présentant un lien avec le comportement sectaire ».

Audition de Mme Françoise LeBihan, Directrice adjointe du service des Français à l’étranger et des étrangers en France (DFAE) - Ministère des Affaires étrangères – 17 octobre2006

 « Depuis les 3 dernières années, […] nous n’avons pas eu de cas. »

Audition de M. Etienne Madranges, Directeur de la Jeunesse et de l’Education populaire, Ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative – 18 octobre 2006

Peut-on vraiment ignorer ces chiffres et continuer à agir comme s’ils n’avaient jamais été présentés dans cette enceinte officielle ? Par quel coup de baguette magique ces quelques dossiers se sont-ils transformés en « centaines de milliers de victimes », sinon en considérant que tous les membres de mouvements spirituels sont en danger a priori, au seul motif de leurs croyances ? 

Monsieur le président, nul n’est au-dessus des lois et celles-ci doivent être les mêmes pour tous. Pourquoi faudrait-il une loi d’exception pour protéger au sein de l’Assemblée Nationale des droits qui sont garantis à tous les citoyens : la liberté d’expression d’une part, et d’autre part le droit de chacun à se défendre s’il s’estime diffamé ou objet de propos mensongers ? 

 « Il n’est pas admissible que le simple fait de rapporter ce que l’on a vécu puisse exposer à des poursuites », avez-vousdéclaré. De grâce, Monsieur le président, laissez la Justice faire son travail ; car il lui revient d’établir s’il y a ou non propos mensongers ou diffamatoires et d’obtenir, dans l’affirmative, réparation pour les victimes.

Enfin, nous aimerions vous rappeler les graves problèmes qui préoccupent vraiment les Français : drogue, violence, suicide des jeunes, chômage, santé, etc… . Ces dossiers ne devraient-ils pas être la priorité de nos élus ?

Je vous remercie de l’attention que vous voudrez bien porter à ce courrier et vous prie d’agréer, Monsieur le président, l’expression de ma considération.

 

  ______________________________________________________________________________________________  NOUVELLES DE CLAUDE DAVID ET DE LA COMMUNAUTÉ DE BALME  

L’instruction n’est pas close, des confrontations vont avoir lieu fin de ce mois entre Claude David et ses accusateurs.

 Par ailleurs les enquêtes sociales menées sur les enfants soi-disant en danger, dans le cadre de la “secte” ont conclu pour 3 d’entre-elles à des non lieux.

Mais, deux petites filles ont été enlevées à leur mère parce qu’elle reste dans la secte alors qu’avant le déclenchement des accusations, la convention de divorce lui avait laissé la garde des 2 enfants. Un avocat du collectif CAP-LC s’occupe précisement de cet aspect. 

Répétition des contrôles fiscaux tant individuels que sur les associations….

Par contre, bonne nouvelle Info-Sectes Midi-Pyrénées qui s’était portée partie civile a été déboutée au motif d’irrecevabilité, association non reconnue d’utilité publique (bien que le juge l’ait accepté dans un premier temps). Mais ses membres ont eu le temps de distiller leur venin. 

  ______________________________________________________________________________________________  

LETTRE À MES FRÈRES QUE L’ON DIT “SOUS INFLUENCE”

 

 

« Un sujet normal est essentiellement quelqu’un qui se met dans la position de ne pas prendre ausérieux la plus grande part de son discours intérieur ».

Jacques Lacan (Séminaire Livre III - Les Psychoses)

 

« Il ne faut jamais être de son temps, on y reste »[1].

 

Depuis janvier 2007 et l’incarcération de Claude David[2], les évènements se sont précipités. Notre petite communauté, à la fois spirituelle et thérapeutique, qui trouve son inscription dans deux associations, les Gens de Bernard d’une part et l’AREFPPI[3] d’autre part, a été confrontée à trois phénomènes qui s’interpénètrent et s’alimentent mutuellement :

-     une rumeur de secte, orchestrée par des associations dites « anti-sectes »,

-     l’action des médias qui propagent ces rumeurs, sans aucune vérification, ni enquête. Toute « victime » qui se plaint a forcément raison et ses dires ne sont pas soumis à examen,

-     le fonctionnement actuel de la Justice qui s’alimente trop souvent auprès des deux premiers. Voir pour l’exemple un jugement prononcé par un Tribunal d’Instance qui s’appuie, dans ses conclusions, lors d’une affaire civile, sur des articles de journaux concernant une affaire pénale !!

 

1 – Pourquoi une secte ?

D’abord l’étymologie, secte vient du latin secare : couper. D’après le Littré c’est « l’ensemble de personnes qui font profession d’une même doctrine. » Dans son sens le plus générique, cela concerne donc tous les groupes ou religions, sans cette idée qui lui est accolée, à notre époque, de danger. 

Donc nous sommes dans une « secte » et comme tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont la surprise de voir leur existence basculer, nous n’avons plus la parole ou, plus exactement notre parole, n’a plus de valeur. Mais pourquoi ?

Pourquoi, ce 17 janvier, nos appartements investis à 7 heures du matin par 40 gendarmes (armés, casqués, bottés, mitraillettés…), nous sommes-nous réveillés, subitement, dans une secte ?

Dès lors qu’il est dit, par la rumeur, que nous faisons partie d’une communauté qui se retrouve affublée de cette étiquette infâmante, nous sommes suspects. Si vous affirmez que vous avez choisi ce mode vie en toute liberté, en toute connaissance de cause… on vous rétorque que vous n’êtes pas crédible, que vous êtes influencé. Soit vous reconnaissez faire partie d’une secte et vous êtes une « victime », qu’on va plaindre et aider, soit vous niez que votre appartenance communautaire soit d’ordre sectaire et vous êtes influencé, voire « complice. » Il n’y a pas de troisième voie. La démonstration est sans recours.    

Dans les deux cas, ce que vous croyez est dénié, ce qui vous a construit vous est enlevé et vous êtes dépossédé de votre histoire, de vos choix. Soit vous l’acceptez, reprenant à votre compte la censure, la manipulation et vous avez droit au respect parce que « victime », soit vous résistez et vous devez vous attendre à la suspicion parce que « complice. »     

Il n’y a eu aucun reportage, que ce soit dans la presse ou à la télévision, fondé sur une enquête sérieuse, rejoignant ainsi la méthode de mise à l’index employée pour toutes les minorités. Il est beaucoup plus facile de nous montrer du doigt. Il y a moins de risques.  Et l’on s’aperçoit que l’enquête de gendarmerie, les interrogatoires n’ont pas pour but de faire advenir la vérité mais de démontrer les prémices retenues : d’abord il y a secte, donc un danger et logiquement des « victimes » ; si les interpellés refusent cette catégorie, ils peuvent se retrouver affublés de l’étiquette de « complices. »

A cet égard, Elizabeth Roudinesco rappelle dans une émission récente à France Culture qu’il est très délicat, très grave de légiférer à partir des « victimes » comme les pouvoirs publics le font actuellement.[4]

Pourquoi cette peur des sectes est-elle entretenue depuis une trentaine d’années en France ? On peut même parler d’une psychose amplement relayée par les médias.

Les pouvoirs publics, qui ont été les initiateurs de cette psychose, ont mis en place un arsenal de lutte contre les sectes, unique dans les pays démocratiques. Et cet arsenal juridique est justifié par l’affirmation que les sectes, les dérives sectaires, constitueraient un fléau social. Où sont les preuves d’un tel fléau ? Les scientifiques aussi bien juristes, qu’ethnologues, sociologues ou autres chercheurs ne sont jamais appelés par les pouvoirs publics pour faire une enquête sérieuse sur ce dit fléau, ils sont savamment écartés du débat, ce qui est déjà surprenant mais de plus, quand ils osent travailler sur ce sujet, ils risquent la mise à l’index.[5]

 

Rapprochons cette « exception française », d’une étude menée par Jean-Claude Guillebaud dans son dernier essai[6]- « Comment je suis redevenu chrétien » - et qui va nous aider à comprendre ce qui est en jeu. Il écrit : « Hors de France, on accepte l’idée d’un continuum à peu près sans rupture qui, partant du biblique, conduit de proche en proche à la modernité démocratique. Nietzsche lui-même ne dit pas autre chose lorsqu’il définit la démocratie - qu’il exècre - comme « un christianisme devenu nature » ». Dans la page précédente, il cite Marc Bloch qui parle dedouble filiation, que nous Français, avons du mal à admettre et qui fait « en réalité de la France aussi bien la fille aînée de l’Église que l’héritière de la Révolution ». Il ajoute que « nous devrions être sensibles au souvenir du sacre de Reims et à celui de la fête de la Fédération. Or, nous ne retenons que le second héritage. À tort ».      

Pourquoi sommes-nous devenus si incultes, gens d’Occident et surtout de France, pour oublier que les principes qui sont au cœur des différentes Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen ont été forgés au creuset des valeurs du judéo-christianisme ? René Girard écrit : « L’humanisme et l’humanitarisme se développent d’abord en terre chrétienne».[7]  Le consensus actuel vise à expurger cette idée, attribuée exclusivement aux Lumières, de son origine judéo-chrétienne et à en faire un acquis de la laïcité, nouvelle religion française.[8]

L’idée de la personne, de son autonomie, cette notion de sujet que nous revendiquons haut et fort, est totalement étrangère aux philosophies bouddhistes, à la foi de l’Islam aussi bien qu’aux différentes sagesses des peuples d’Afrique. C’est une « invention » de la philosophie grecque, reprise et développée par la pensée judéo-chrétienne.

L’idée d’égalité, que nous avons inscrite au fronton de nos mairies, par qui fut-elle imposée, dans quels textes ou autres évangiles se trouve-t-elle définie ? Comment s’imposa-t-elle, dans la difficulté, malgré l’opposition même - à certains moments - de l’institution ecclésiale ? Souvenons-nous, par exemple, de la fameuse Controverse de Valladollid en 1550 où la question était posée de savoir si les Indiens d’Amérique avaient une âme, donc s’ils étaient nos égaux.

Mentionnons encore l’universalité selon laquelle il existe des valeurs qui sont identiques pour tous les hommes de la terre et enfin l’espérance, qui permet d’échapper au temps circulaire et répétitif des Grecs, dont se nourrira notre notion de progrès. Jean-Claude Guillebaud ajoute : «Messianisme juif, espérance chrétienne, progrès des Lumières : je ne peux m’empêcher de voir là une filiation qui définit l’histoire occidentale toute entière. »[9]       

Par quel tour de passe-passe, depuis plus de deux cents ans, voulons-nous croire que toutes ces idées de progrès ont été arrachées de force à l’obscurantisme de l’Eglise et de l’Ancien Régime ? Il est vrai que celle-ci - en tant qu’institution – a souvent oublié qu’elle était dépositaire de ces valeurs qui la dépassent pour se cantonner dans une défense frileuse de ses acquis temporels.

Notons la différence d’attitude entre la manière dont nous concevons le rapport à l’Islam et celui à notre propre culture judéo-chrétienne. Les médias, après le 11 septembre 2001, ont  pris bien soin de ne pas attaquer l’Islam comme religion pour ne s’en prendre seulement qu’à une certaine lecture. Très bien, mais pourquoi n’avons-nous pas les mêmes égards avec notre propre religion ? Pourquoi ce mépris vis-à-vis de nos propres textes ?

Le risque demeure élevé, comme nous le percevons actuellement, que ces valeurs que nous venons de mentionner - la personne, l’égalité, l’universalité, l’espérance… - se désagrègent  puisque la genèse en est masquée, sinon refusée. Quel héritage peut se construire sur un refus de l’origine ?                      

Pourquoi insister sur tous ces points ?

Récemment un chef de l’Etat s’est opposé à ce qu’il soit fait mention dans la Constitution de l’Europe des racines judéo-chrétiennes de son histoire. Faisons donc l’hypothèse que ce refoulement de notre histoire nationale fait retour dans le réel, précisément à travers ces lois d’exception qui concernent les minorités spirituelles ou thérapeutiques, car comme l’écrit Jacques Lacan, « ce qui est forclos du symbolique revient dans le réel. »  Et cela vaut pour un individu comme pour une nation.    

Revenons à l’histoire de notre petite communauté.

En janvier 2007, les médias écrivaient ou laissaient entendre : les habitants de la communauté sont sous influence. L’émission « 7 à 8 » de TF1 de fin janvier 2007 était, à cet égard, sans ambiguïté, le responsable de l’enquête capitaine de gendarmerie, ne déclarait-il pas : « Au château, (ainsi appelée la résidence où les membres de la communauté habitent), ils n’ont toujours pas compris, il va falloir qu’ils s’y mettent » et le journaliste de conclure, sur un long travelling des murs de la Maison d’Arrêt où Claude David était incarcéré : « même à distance, ils sont toujours sous influence » ![10] La Dépêche du Midi renchérissait dans un article du 24 janvier, sous le titre accrocheur en première page : « Au château, sans le chef, ils sont déstabilisés » et dans le corps de l’article : « … les personnes de la communauté sont perdues, comme anéanties. Ils n’ont plus de repères » !    

Ne font-ils pas, sans le vouloir, une confusion grave entre influence et repère ? Car, en dépit de toutes ces pressions et de ce contexte délétère, une première victoire a été remportée. Dix mois plus tard, en novembre, les personnes qui composent cette communauté, pardon cette « secte », malgré tous les pronostics, continuent leur travail et leur vie commune.

Ils sont sous influence, reprenons ce premier argument qui nous est jeté à la face comme une opprobre, sans oublier qu’il cache un sous-entendu jamais mentionné clairement : ils ne sont pas libres !

 

2 - Que veut dire être sous influence ?

Les dictionnaires donnent de ce mot une définition simple : « L’influence c’est l’action qu’une chose exerce sur une autre ». Anciennement : « Sorte d’écoulement matériel que l’ancienne physique supposait provenir du ciel et des astres et agir sur les hommes et les choses ». 

Quant aux synonymes fournis par les encyclopédies ou « la toile », nous n’avons que l’embarras du choix :leadership, charisme, conversion, crédit, persuasion, ascendant, autorité, domination, impactinspirationpouvoir,prestige …

Ce sont tous les champs de l’activité humaine qui sont concernés : la politique, la religion, la science, la psychologie, la littérature, l’économie, la mode, mais aussi, la famille, l’action des ONG ou des associations, les évènements sportifs ou médiatiques… et encore le lobbying, le management, même internet (on parle actuellement de la « e-influence »…)

Des amalgames faciles ? Ou des rapprochements qui nous éclairent sur la confusion actuelle ?

Illustrons cela de quelques citations ou mots d’esprit :

«  Le paradoxe de la condition humaine, c’est qu’on ne peut devenir soi-même que sous l’influence des autres. »Boris Cyrulnik (Les nourritures affectives 

 « Les écrivains qui ont de l’influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autrespensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. »  Joseph Joubert (Pensées)

« Il n’y a en littérature qu’un sentiment absolument sot : c’est la peur d’être influencé. »  Jean Paulhan

« Les économistes ne possèdent, en règle générale, qu’une culture historique plus que sommaire, sont animésd’incroyables préjugés mais disposent d’une influence énorme auprès des “décideurs“. » Jacques Le Goff (revue le Monde de l’Education – Mai 2000) 

« Le trafic d’influences constitue le pain quotidien du pouvoir ». Jacques Attali (Verbatim III)

Et pour finir, en forme de clin d’œil…

« ImbécileMembre d’une grande et puissante tribu, dont l’influence dans les affaires humaines a toujours étéprééminente ». Ambrose Bierce (Le dictionnaire du Diable) 

Si nous acceptons l’éclairage des citations ci-dessus, personne n’échappe à ce phénomène, nous pourrions même dire que sans influence nous n’aurions pas d’existence. Une expérimentation célèbre, prêtée à Frédéric II (Empereur du Saint Empire Romain Germanique), consista à mettre dans une pièce des nourrissons que l’on se contentait de nourrir et de nettoyer avec le moins de contacts humains possibles pour étudier ce qu’ils pourraient devenir sans l’influence de parents ou d’une famille. Que croyez-vous qu’ils devinrent ? Ils sont tous morts.

L’institution – quelle qu’elle soit : famille, école, centre de soins… - est nécessaire pour se constituer et en même temps relative ; nous devons la subvertir pour nous construire et assumer notre existence. C’est ce parcours que nous devions instituer avec tous les jeunes psychotiques qui venaient dans le centre de soins, la Fondation PI[11] - fondé par Claude David - en référence à la Psychothérapie Institutionnelle. Les jeunes psychotiques arrivaient déresponsabilisés, dépossédés y compris de leur maladie, c’est-à-dire d’eux-mêmes. Ils arrivaient amenés par leur famille, des infirmiers, ou d’autres assistants sociaux, déposés là, souvent, comme un fardeau qu’il fallait traiter. Le travail de soignant, déjà, lors du premier contact, consistait à redonner à l’autre, aussi fou, aussi malade était-il, l’idée, le sentiment qu’il était responsable, lui aussi, de son état, donc de son devenir. Accuser la génétique, les parents ou la société, ne suffit pas… C’était une position éthique indispensable pour « soigner ». Maintenir que l’autre, aussi faible, aussi diminué qu’il se présentait ou qu’on le signalait devant nous, pouvait redevenir acteur de sa vie. Position éthique parce que nous devions la soutenir d’abord malgré lui, pour lui, parfois contre sa famille ou même contre l’institution médicale. Il fallait laisser ouvert un espace possible pour que cette réappropriation par lui-même, de sa folie surgisse, un jour, dans son existence, à condition, expresse, de l’aborder sans programme fait à l’avance et sans résultat programmé. Inscrivant dans la pratique, cette parole : « Un fou aussi fou soit-il, ne l’est jamais assez pour ignorer qu’il l’est » !   

Il faut une fois dans sa vie avoir entendu l’un d’eux, soigné et condamné par la psychiatrie « scientifique » confier : « Un jour, je me suis dit que c’était peut-être vrai que je pouvais guérir et qu’il pouvait y avoir un avenir… ». Je me souviens encore de son hésitation et de son émerveillement  à prononcer ces derniers mots.

Avait-il été influencé ? Quittons-nous une influence pour consentir à une autre ? Par exemple celle des parents, pour celle du milieu scolaire, du travail ou des amis ? Cela peut-il s’arrêter, doit-il s’arrêter ?  Comment répondre à ces interrogations ? 

Le mot repère, employé par les médias, contre notre communauté, nous fournit un début de réponse. 

D’après le Littré : c’est un « terme d’arts et de métiers. Marque faite à différentes pièces d’assemblage pour les ajuster plus facilement. On dit de même : point de repère, point qui sert à se retrouver. Marque sur un mur, sur un jalon, sur un terrain, etc. qui indique et sert à retrouver un alignement, un niveau » 

Les synonymes sont connus, sans surprises mais néanmoins évocateurs : « indicejalonmarquepointréférence,trace ».

Tous ces mots qui indiquent une possibilité de se guider, de se retrouver…. Nous voyons que nous sommes dans un autre rapport à ce que nous questionnons, dans un passage : un re-père.  

 

3 – Un passage…

Après ce 17 janvier, l’absence forcée du fondateur de notre communauté, a obligé chacun de nous à approfondir la raison de sa présence, de ses choix, de son engagement. Etions-nous là uniquement par fidélité à un homme,  pour l’influence ou le charisme qu’il avait ou pour une autre raison ?

Dans une discussion récente avec le frère prieur d’un monastère proche de Toulouse, je l’entends expliquer qu’une double rencontre préside à la création d’une abbaye : un abbé et une règle.  Un texte et un homme !

A l’origine de notre travail, il y a bien un homme, Claude David, qui fait le pari, dans cet embryon d’atelier familial thérapeutique qui deviendra la Fondation PI, que le fou est notre frère, que la folie est inscrite dans chaque homme suivant la remarquable formule de Jacques Lacan : « Et l’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme, s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté ».  

Donc, un homme mais aussi un texte ou plutôt un corpus de textes